Le Royaume d'Andoras

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#1 01-10-2016 20:03:14

Sighild Asgaril
Agar
Date d'inscription: 04-06-2016
Messages: 94

Fille de la mer et des glaces

« Ne t’approche pas du feu, Si’. »

Assise près de l’âtre dans un imposant siège de bois massif, Signe surveillait sa jeune nièce du coin de l’œil tout en taillant machinalement une vertèbre d’ours pour lui donner la forme d’un cube. Ses doigts experts guidaient la lame le long des protubérances de l’os pour le façonner selon son dessein, avec des mouvements sûrs et précis dictés par des années de pratique.

Elle vivait à Haraven, dans la maison de son frère Yorn Asgaril, depuis un peu plus de deux semaines : l’hiver à venir s’annonçait terriblement rigoureux, et le Thing d’Haraven avait convenu d’une dernière expédition en mer pour tenter de rapporter la nourriture nécessaire à la survie du village. En tant que baleinier, Yorn faisait partie de cette expédition, et il avait confié à sa sœur le soin de s’occuper de sa fille Sighild, dont la mère avait rejoint les dieux en lui donnant la vie huit ans auparavant.

Sighild tourna vers sa tante de grands yeux vert émeraude où se lisait sa contrariété d’être ainsi réprimandée :


« Mais je regarde les bateaux ! » protesta-t-elle avec une petite moue boudeuse qui aurait assurément fonctionné avec son père. Mais qui s’avérait bien impuissante face à sa tante…

« Les bateaux, hein ? Eh bien assieds-toi à côté de moi, et regarde-les de loin. »

Comprenant qu’elle ne remporterait pas ce combat, Sighild se leva et trotta jusqu’au deuxième siège qui faisait face au foyer. Se hissant sur les accoudoirs, elle s’installa au bord de l’assise et reprit sa contemplation. Le crépitement des flammes et le bruit râpeux et régulier du couteau de Signe contre l’os étaient les seuls sons qui venaient briser le silence qui régnait dans la maison, si l’on exceptait la plainte lancinante du vent qui soufflait derrière les murs et s’engouffrait parfois dans la cheminée pour y faire gonfler le brasier.

La maison de Yorn Asgaril était une bâtisse sombre et massive, typique de l’architecture agar, bien que ses murs de pierre la distinguent de la plupart des autres habitations d’Haraven, construites en bois. Elle se composait d’une pièce unique, plus longue que large. Dans le coin le plus éloigné de la porte, un lit recouvert d’une grosse paillasse, dans lequel Sighild dormait habituellement avec son père, et depuis deux semaines avec sa tante. A moins d’un mètre du pied du lit, la cheminée de pierre, véritable cœur de la maison, sans laquelle il y serait impossible de vivre à part en été. Dans le coin opposé, deux chaises et une table, sous laquelle trônait un imposant coffre contenant de la vieille vaisselle. Et un peu partout, sur des étagères de fortune ou dans des meubles rudimentaires, les modestes possessions des habitants de la maison.

Le soleil s’était couché derrière l’horizon une heure plus tôt environ, à l’issue d’une courte et froide journée typique de cette fin d’automne. La pièce baignait dans une pénombre que seul le feu qui brûlait dans la cheminée empêchait de tout couvrir, repoussant les ténèbres dans les recoins les plus éloignés de la maison, et donnant aux ombres des formes longues et vacillantes. Indifférente à cette lutte insignifiante entre lumière et obscurité, Signe continuait son ouvrage. Les copeaux qu’elle dégageait de la vertèbre tombaient à ses pieds sans un bruit tandis qu’elle progressait dans son travail. Un violent hoquet de surprise émis par Sighild interrompit brutalement le silence et coupa instantanément sa concentration.


« Si’ ? » demanda-t-elle en tournant rapidement la tête vers sa nièce. Celle-ci était blanche comme la neige et regardait le feu avec une fascination mêlée d’épouvante, comme s’il s’était agi d’un énorme brasier qui s’apprêtait à l’engloutir.

« Merde ! » jura-t-elle en quittant précipitamment son siège pour se jeter à genoux à côté de Sighild. Elle saisit la gamine par les épaules et la secoua sans aucune douceur. « Si’ ! Si’ ! Est-ce que tu m’entends ? » La petite se laissait malmener sans opposer de résistance, telle la sordide parodie d’une poupée de chiffon. Ses pupilles entièrement dilatées ressemblaient à deux lacs sombres au milieu de ses yeux dont on ne voyait plus qu’à peine la couleur vert émeraude. Rien dans l’attitude de la fillette ne laissait penser qu’elle était consciente de la présence de Signe. « SIGHILD ! REVIENS ! » hurla celle-ci en accentuant ses secousses.

Comprenant qu’elle n’obtiendrait rien par ce moyen, elle saisit un colifichet qui pendait à sa ceinture, le posa contre le front de sa nièce, et plaqua sa paume droite contre lui pour le maintenir en place. De la main gauche, elle esquissa un geste vers la cheminée et prononça quelques mots d’Agarim. Aussitôt, une violente décharge d’énergie remonta le long de son bras droit et vint frapper mentalement Sighild avec la force d’un auroch en pleine course. Dans le même temps, les flammes du foyer se volatilisèrent en un clin d’œil, comme aspirées par une force mystérieuse, plongeant la maison dans les ténèbres. Signe eut juste le temps de ramener son bras gauche au niveau de Sighild pour l’empêcher de tomber de son siège, assommée par l’assaut mental dont elle avait été victime.

Enveloppée dans l’obscurité, Signe serra sa nièce contre elle et se laissa tomber contre le bois du siège, épuisée par l’énergie qu’elle avait déployée pour la sortir de sa transe. Elle essaya de réfléchir à ce qui venait de se passer, mais la fatigue embrumait ses pensées et les rendait incohérentes. D’un geste hésitant, elle prononça une nouvelle formule, juste de quoi attiser les braises encore luisantes de la cheminée et donner au feu une chance de repartir tandis qu’elle sombrait dans un sommeil sans rêve.

Dernière modification par Sighild Asgaril (18-01-2017 23:49:42)

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#2 18-01-2017 23:48:30

Sighild Asgaril
Agar
Date d'inscription: 04-06-2016
Messages: 94

Re: Fille de la mer et des glaces

Signe atteignit le sommet de la colline en s’appuyant sur son bâton. Le vent, plus fort ici qu’il ne l’avait été durant l’ascension, tournoya autour d’elle, faisant cliqueter les objets hétéroclites qui y étaient suspendus et faisant frémir les plumes de corbeau qui ornaient certaines coutures de son ample robe vert feuille. Ses cheveux, détachés, entamèrent une danse furieuse et anarchique autour de son visage. Mais le vent ne la troubla nullement, pas plus qu’il ne troubla la conversation qu’elle avait avec l’homme qui cheminait à son côté. Âgé d’une cinquantaine d’années, portant une tenue à la fois différente et similaire à celle de sa consœur, Fylkyr Lothing était le Chaman de Norygen, un village situé à deux jours de cheval d’Haraven, et un vieil ami de Signe. Bâti comme un taureau, sa haute taille et sa forte carrure pouvaient impressionner au premier abord. Ses longs cheveux poivre et sel encadraient un visage carré à moitié mangé par une barbe grisonnante de la longueur d’une main. Mais sa voix, incroyablement douce, contrastait avec ce physique que lui auraient envié bien des guerriers agars.

« As-tu observé autre chose depuis cette nuit-là Signe ? Ou as-tu évoqué avec elle des souvenirs qui pourraient appuyer l’idée qu’elle partage notre don ?
- Rien Fylkyr. En tout cas, rien que je n’aie jugé digne d’intérêt.
- Et tu dis qu’elle a vu Yorn dans les flammes ?
- Oui. Avec son équipage. Pris dans une terrible tempête. Crois-moi, la transe qu’elle a eue cette nuit-là ne me donne aucune raison de douter de ce qu’elle m’a raconté !
- Et je ne le remets pas en cause, Signe, répondit Fylkyr en levant une main en signe d’apaisement. Loin de moi cette idée. »

Ils marchèrent quelques minutes sans échanger un mot. A une centaine de mètres devant eux, Sighild trottinait, ravie d’ouvrir la marche et de protéger les adultes des mille-et-un ennemis imaginaires que son esprit enfantin mettait en scène dans cette lande immense.

Sa vision avait eu lieu moins d’une semaine auparavant, et elle s’était montrée très distante après cet épisode. Sombre, morose. Ces derniers jours, elle n’avait mangé que du bout des lèvres et s’était enfermée dans un mutisme inquiétant. Signe se prit à sourire en la voyant ainsi courir de rocher en arbuste pour y trouver quelque trésor ou y affronter quelque créature monstrueuse.


« Une autre Chaman que toi dans ta famille serait une nouvelle à la fois plaisante et surprenante. Le chamanisme est un cadeau que les dieux n’accordent aux Hommes que de plus en plus rarement. Et le fait que tu puisses l’accompagner dès le début lui fera gagner un temps précieux.
- Oui… j’ai moi-même perdu de trop longues années avant qu’on comprenne de quel pouvoir j’étais porteuse. Et de longs mois supplémentaires avant de trouver quelqu’un pour m’accompagner dans la compréhension et la maîtrise de ce pouvoir.
- Et pourtant tu sembles soucieuse…
- N’as-tu donc rien écouté ? soupira Signe. Ma nièce a grandi sans mère et voilà qu’elle voit son père, mon propre frère, pris dans une tempête à des centaines de lieues d’Haraven. Et je n’ai pas été capable de vérifier si Yorn allait bien depuis. Les Esprits sont restés sourds à mes questions, ou leurs réponses ne me sont pas parvenues. J’aurais sûrement davantage apprécié la révélation du don de Si’ s’il s’était manifesté par une vision d’un ourson ou d’une famille de lapins ! » Ces derniers mots avaient été prononcés sèchement. Enrobés dans une colère sourde qui peinait à cacher le sanglot qu’elle était censée étouffer. Fylkyr baissa la tête, penaud.
« Pardonne-moi Signe… je n’ai pas réfléchi. Je… je suis désolé. Je suis juste incapable de concevoir l’idée que la vie de Yorn puisse être menacée.
- C’est une force de la nature. Mais il n’est pas immortel, et la vision de Si’ m’a envoyé cette réalité en pleine gueule. Une réalité que je n’étais pas prête à affronter… »

La conversation mourut une fois encore. Mais cette fois le silence était tendu. Tendu d’une tension si palpable qu’on aurait pu croire pouvoir la toucher du doigt. Fylkyr passa son bâton dans l’autre main et enroula son bras autour des épaules de Signe dans un geste maladroit pour la réconforter qu’elle ne repoussa pas.


                                                                                                         *

                                                                                                    *        *

« Arrêtons-nous près de ce torrent » suggéra Signe une bonne heure de marche plus tard. Suggestion que Sighild et Fylkyr, moins bons marcheurs qu’elle, furent ravis de mettre à exécution. Les deux adultes s’assirent dans l’herbe vert pâle qui bordait le cours d’eau, tandis que Sighild sautait de pierre en pierre pour aller s’installer sur le gros rocher plat qui trônait en son milieu.

C’était un modeste torrent d’eau claire au cours turbulent et au fond couvert de petits galets lisses, n’excédant jamais cinq coudées de largeur et une de profondeur. Il traversait la lande immense tel un long serpent d’argent sinuant entre les arbres aux aiguilles toujours vertes et les imposants monolithes naturels noirs qui parsemaient la région depuis des temps immémoriaux.


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La gêne qui s’était installée plus tôt entre Signe et Fylkyr n’avait guère tenu longtemps, les deux Chamans se connaissant trop bien pour la laisser persister.

Les trois marcheurs se régalèrent de morceaux de viande séchée et de lanières de poisson fumé que Signe avait transportés dans la besace qu’elle portait au côté, tandis que Fylkyr racontait les nouvelles et les rumeurs du reste du pays qui étaient arrivées jusqu’à ses oreilles.

« … le Jarl Borghen a alors fait jeter l’assassin dans une fosse avec un ours affamé. Puis a contemplé le spectacle, hilare, entouré du reste de sa cour !
- Borghen est un con ! Ce meurtrier méritait cent fois la mort, mais le sens du spectacle de Borghen est déplacé pour ne pas dire malsain. Une décapitation ou une pendaison auraient amplement suffi.
- Son chancelier raconte qu’il voulait faire un exemple…
- Conneries ! Il voulait s’amuser, c’est tout ! Rien n’est pire qu’un Jarl cruel, ajouta-t-elle en se tournant vers sa nièce, sinon un Jarl cruel désœuvré. N’oublie jamais ça Si’ ! »

La gamine acquiesça vigoureusement, sans trop se préoccuper de la signification précise du mot désœuvré.

La conversation alla bon train pendant de longues minutes. Fylkyr et Signe discutaient vivement, quand bien même ils étaient généralement d’accord. Sighild, assise en tailleur sur son rocher, écoutait ces échanges passionnés, posant de temps à autres une question pour mieux en comprendre tous les tenants et aboutissants.

Finalement, la discussion revint sur la vision de Sighild, et celle-ci se renferma. Mais sa tante ne lui laissa pas le temps de ruminer ses sombres pensées :


« Si’, Fylkyr et moi avons beaucoup discuté des événements de cette nuit-là. Et nous aimerions essayer quelque chose.
- Quelque chose ? demanda la gamine avec une moue dubitative.
- Nous pensons que tu peux communiquer avec les esprits de ce monde, intervint Fylkyr de but en blanc. Nous aimerions nous en assurer. Nous aimerions essayer de provoquer une nouvelle vision. »

Sighild eut un mouvement de recul. Le sang déserta son visage enfantin et une peur panique primitive, presqu’animale, s’alluma dans ses grands yeux vert émeraude. Elle ne voulait pas ! Elle ne voulait plus ! La vision qu’elle avait déjà eue avait été la pire expérience de sa courte vie, et elle ne tenait absolument pas à renouveler l’expérience.

« Si’, regarde-moi ! ordonna Signe. Si’, je sais ce que tu éprouves, et je sais que ce que nous te demandons te semble terrifiant. Injuste. Mais il le faut. Si tu partages notre don, nous devons le savoir le plus rapidement possible. La transe que tu as eue la dernière fois aurait pu très mal tourner si je n’avais pas été là pour t’en extraire. »

Les yeux de Sighild s’embuaient de larmes tandis qu’elle prenait conscience de ce que les adultes lui demandaient. Pourquoi faisaient-ils ça ? Elle secoua la tête, la gorge serrée par les sanglots qui menaçaient de la secouer.

« Non tante Si’, je ne veux pas, annonça-t-elle, utilisant ce surnom qu’elles partageaient toutes deux et qui avait toujours contribué à leur complicité. Tu ne peux pas me demander ça.
- Et j’ai horreur de devoir le faire, crois-moi. Mais cette fois nous serons avec toi Si’. Fylkyr et moi. Nous te protégerons des effets néfastes de la transe.
- Et qui me protégera des images ? » demanda-t-elle dans un murmure à peine audible tandis que dans sa tête se rejouait pour la millième fois la tragédie à laquelle elle avait assisté. Tout lui avait semblé tellement réel cette nuit-là. Elle était chez elle, près du feu, mais s’était retrouvée l’instant d’après au beau milieu d’une mer en furie. Le vent qui hurlait, la mer qui grondait, les vagues immenses qui se soulevaient en une masse écumante furieuse et indomptable. Puis il y avait eu les cris des hommes. Elle les avait vus, comme une entité surnaturelle flottant au-dessus de leur embarcation. Capable de voir, d’entendre, de sentir les éléments se déchaînant autour d’elle. Mais incapable de faire quoi que ce soit. Spectatrice enfermée dans la scène-même qu’elle observait, à la fois présente et ailleurs ; à la fois omnisciente et totalement impuissante. Elle avait vu son père sur l’embarcation, se déplaçant tant bien que mal sur le pont, ralenti par sa mauvaise jambe, et gueulant des ordres en espérant être entendu par-dessus le concert assourdissant de la tempête. Elle n’avait vu aucune peur dans ses yeux, seulement la détermination d’un homme qui n’a pas encore prévu de renoncer aux difficultés de son existence. Jusqu’à la fin. Quand il s’était tourné vers elle, son regard dur la traversant sans la voir pour contempler l’immense lame de fond qui roulait vers eux. Alors seulement, elle avait vu la terreur grandir dans les pupilles noires de son père. La terreur d’un homme confronté à l’imminence de sa propre destruction.

« Personne, admit Signe à regret. On ne peut se protéger de ce que perçoivent nos sens, fussent-ils surnaturels.
- Si ! Il suffit de ne pas s’en servir !
- Tu ne peux fermer ton esprit aussi facilement que tes yeux Si’. En tout cas, pas sans en avoir le contrôle ! Si tu veux faire taire ton don, et bien soit ! Je ne t’en empêcherai pas ! Mais tu n’en seras pas capable avant de l’avoir maîtrisé, et d’ici là tu auras compris à quel point un tel projet est aussi absurde que d’arracher ses propres yeux pour ne plus voir la laideur du monde. Ce talent que tu possèdes n’est pas un fardeau, et t’en couper pour ne pas recevoir les informations qu’il peut t’offrir ne rend pas ces informations moins réelles. »
Signe posa avec douceur sa main sur le genou de sa nièce, et planta son regard dans le sien.
« Fais-moi confiance Si’. Je suis consciente de ta peur et je la comprends. Mais je connais Yorn, et je sais que l’éducation qu’il t’a donnée est celle d’une fière petite Agar. Et une fière petite Agar est courageuse ! »

Sighild acquiesça en reniflant bruyamment. Elle se redressa fièrement, comme si elle voulait impressionner la peur qui lui tordait les boyaux.

« Je suis prête, annonça-t-elle, sans conviction.
- Tu es sûre ? »
Elle hocha la tête, les lèvres pincées et la gorge nouée, de peur que sa voix ne se brise si elle acquiesçait à haute voix.
« Très bien. Commençons. »

Dernière modification par Sighild Asgaril (18-01-2017 23:50:44)

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